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La faïence de Moulins : Chef-d'œuvre oublié
Comme leurs voisins de Nevers, les Moulinois ont su maîtriser l'art de la faïence. A tel point que l'élève a surpassé son
maître. Quasi tombée dans l'oubli aujourd'hui, la faïence de Moulins est pourtant considérée comme d'une exceptionnelle qualité.
LE musée Anne de Beaujeu a dû chercher loin pour se procurer des faïences de Moulins. Parfois même à plusieurs centaines de kilomètres de l'Allier. De Nantes à Strasbourg, en
passant par Paris, Sèvres, Orléans, Limoges et Grenoble. A croire que la faïence de Moulins se trouve partout sauf… à Moulins. Et pourtant, il y avait bien quelques pièces dans un
coin du musée. Trop peu nombreuses pour attirer l'attention ? Trop confidentielles pour amener le public à s'interroger ? Toujours est-il que la faïence de Moulins ne jouit pas de
la réputation qu'elle mérite. Lorsqu'on se penche sur l'histoire de ce patrimoine, c'est presque un trésor que l'on découvre. Un trésor éphémère, dont la durée de vie n'a pas
dépassé cinquante ans.
La faïence de Moulins connaît son essor dès la fin des années 1720. " Moulins était très proche de Nevers, à l'époque le premier grand centre faïencier français. Pendant longtemps
les faïenciers sont venus vendre leurs productions à Moulins. Ensuite, cer-tains se sont installés directement ici. Peu de temps après, vers 1750, la faïence de Moulins atteint
son apogée. ", raconte Benoît-Henry Papounaud, directeur du musée Anne de Beaujeu et auteur d'un livre sur le sujet avec Christelle Meyer, historienne de l'art. Si les premières
réalisations attribuées à Moulins ont de nombreuses similitudes avec celles de Nevers et d'autres centres faïenciers - à tel point que les historiens pei-nent à être affirmatifs
quant au lieu de production - les créations moulinoises se sont ensuite largement distinguées. Les faïences bourbonnaises, peu nombreuses, font aujourd'hui la joie des
collectionneurs
Maîtriser la matière
Benoît-Henry Papounaud explique les raisons du succès : " En très peu de temps, c'est un véritable savoir-faire qui s'est développé. Les producteurs moulinois se sont démarqués
avec des décors spécifiques d'une qualité exceptionnelle. Les matières premières étaient les meilleures. Ils ont su maîtriser des recettes avec de l'émail pur. Les décors étaient
originaux, avec des couleurs intenses et profondes, et aux goûts des acheteurs. " A cette époque, comme le tout-Paris, Moulins surfe sur la vague de l'exotisme. L'Orient, et plus
particulièrement la Chine, en vedette. Les faïenciers s'inspirent de la porcelaine du pays du soleil levant pour créer leurs propres modèles et décors. " La manufacture Dubourg
était la plus importante à ce moment. L'un des responsables a dû jouer le rôle de directeur artistique. Cette personnalité exceptionnelle savait ce qui se passait à Paris et a su
l'adapter pour la faïence produite à Moulins. ", raconte le directeur du musée.
Entre style rocaille et chinoiseries, assiettes, plats, soupières et faïences d'hygiène se parent de fleurs, de branches, d'oiseaux et d'arabesques entourant décors au chi-nois ou
sujets plus européens. Dans une avalanche de bleu, de jaune, de vert et de rouge - que peu de professionnels à cette époque ont réussi à utiliser - les faïenciers laissent libre
cours à leur fantaisie et à leur maîtrise de la matière pour révolutionner les arts décoratifs. Décliné sous différentes formes et sur plusieurs supports, le décor du " chinois à
la campanule " suscite un véritable engouement. " Cette production artistique était surtout destinée à clientèle bourgeoise, plutôt de l'aristocratie locale précise Benoît-Henry
Papounaud. Les familles très fortunées, elles, achetaient plutôt de la porcelaine. C'est très révélateur sur la ville. Et cela correspond à l'idée que l'on se fait de Moulins :
aristocratique, bourgeoise, cultivée, avec un goût pour l'art. Moulins, ville administrative avec des fonctionnaires ayant un pouvoir d'achat important et qui voulaient être en
lien avec les goûts du moment. "
Pourtant, dès 1760, la faïence de Moulins périclite. Les manufacturiers se succèdent, sans grand succès. La production redevient plus quotidienne. Elle s'achèvera totalement dans
les années 1870 avec la réalisation de poêles à bois en faïence.
D'hier à aujourd'hui
Pas tout à fait tombée en désuétude, pour autant. Depuis 45 ans, l'art du feu est passé entre les mains de Dominique Lapendry. Dans son atelier moulinois, dans le respect de la
tradition de ses homologues faïenciers du XVIIIème siècle, il moule la terre, la trempe dans l'émail, peint ses décors avec une minutie toute particulière. Ensuite, c'est la magie
du feu qui opère et donnera à l'émail sa brillance. Le bleu, le jaune, le vert sont toujours les couleurs dominantes. Les décors au chinois sont eux-aussi toujours là " mais
plutôt pour les connaisseurs ".
" Dans la famille de ma grand-mère maternelle, il y avait des faïences anciennes. J'étais à l'école des Beaux-Arts de Moulins, je voulais me tourner vers la sculpture, mais aussi
avoir autre chose en parallèle. Comme l'art du feu m'a toujours plu et que je connaissais la faïence de Moulins, je me suis lancé. Quand je me suis installé, je me suis fait
traiter de fou.", raconte le seul faïencier encore en activité dans la ville. Depuis peu, pourtant, une autre personne s'est lancée sur le créneau de la faïence de Moulins. Elsa
Boucard, une jeune céramiste d'art, a installé son atelier à Gannay-sur-Loire. Peut-être le signe d'un renouveau, après tant d'années d'oubli…
Cindy ROUDIER
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Le Musée Anne de Beaujeu présente l'exposition " Un tempérament de feu. Chefs-d'œuvre de la faïence de Moulins ", jusqu'au 17 mai prochain.
Au côté de la propre collection du musée, des pièces provenant de grandes collections publiques françaises (musées de Sèvres, de Limoges, des Arts décoratifs de Paris…) et
de collections particulières afin de donner à voir au public toute la richesse de cet artisanat de luxe.
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